« Accusé, levez-vous ! »
Guillaume Lefranc obéit à l’injonction. Visiblement impressionné par le cadre, il regarde furtivement autour de lui en se redressant timidement…

« Etes-vous bien Lefranc Guillaume, né à Clermont-Ferrand le 12 avril 1970, exerçant la profession de tourneur - ajusteur ?
- Oui…
- Voici l’énoncé des charges retenues contre vous :
Vous êtes coupable de colonialisme et de néocolonialisme, de complicité d’esclavagisme, de collaborationnisme actif, d’abus de biens de personnes spoliées, de complicité de génocide et de torture, de discrimination passive et active… Reconnaissez-vous les faits ?
- Quoi ? Mais je n’ai jamais rien fait de tout ça !
- Attention monsieur Lefranc, si vous niez les évidences, vous aggravez votre cas ! Vous auriez tout intérêt à avouer rapidement !
- Mais je… je ne comprends pas ce que vous me voulez, je n’ai jamais fait de mal à personne !
- Ah oui ? Dites donc, ce n’est pas pour votre compte que l’on a organisé le commerce triangulaire et réduit en esclavage des millions d’africains ?
- Quand ça ???
- Mais au dix-septième et au dix-huitième siècle monsieur ! Ne faites pas l’innocent !
Un murmure réprobateur parcourt l’assemblée. La défense éhontée de l’accusé dresse encore un peu plus le public contre lui.
- Il y a plus de deux siècles ! Mais je n’ai pas quarante ans… C’est invraisemblable !!!
- Ne nous servez pas cet alibi grotesque s’il vous plaît ! Conservons à ce débat un caractère solennel car vous auriez bien tort d’essayer de tourner la cour en dérision.
- Enfin, comment puis-je être accusé de crimes commis si longtemps avant ma naissance ?
- Mais au nom de la responsabilité collective et de l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité et les minorités ethniques monsieur Lefranc. Nul n’est censé ignorer la loi.
- Ainsi je suis complice des esclavagistes ? Des collaborateurs ? Des tortionnaires ???
- Oui, monsieur Lefranc, oui, trois fois OUI ! Vous avez profité du bénéfice de tous ces larcins commis par vos prédécesseurs. Ce sont les richesses produites par les esclaves, celles volées aux familles de déportés, celles arrachées aux peuples colonisés qui vous ont nanti depuis votre naissance. Nous avons longuement enquêté… votre culpabilité ne fait aucun doute ! »

La salle applaudit cette tirade. L’accusé est hué… Les derniers rangs crient vengeance. Guillaume Lefranc tente pourtant de se faire entendre :
« Des richesses ??? Mais je ne possède rien ! Je n’ai même pas de voiture ! Je vis avec ma femme et mes deux petits dans un trois-pièces qui me coûte la moitié de mon salaire ! Je n’ai aucun bien de valeur alors que je travaille depuis près de vingt ans !
- Mais c’est qu’en plus vous avez tout dilapidé monsieur Lefranc ! Il va falloir rembourser monsieur Lefranc ! Les millions, que dis-je, les milliards ! Où sont-ils passés monsieur Lefranc ???
- Je n’en sais rien ! Je n’en ai jamais vu la couleur monsieur le juge ! »
La salle gronde, hurle au lynchage ! Ils sont tous là, parties civiles, ayants droit, associations de victimes, comités de soutien, chanteurs, députés, comédiens. Ils réclament réparation, le pretium doloris, des dommages et intérêts, le tout indexé, sur l’or, le Dow Jones, le cours du caviar ! Ils veulent les bas de laine, l’argenterie, les fonds de tiroir…. et puis la tête de l’accusé !

« Monsieur Lefranc, nous nous doutions bien que vous seriez de mauvaise foi ! Nous avons bien fait de prendre nos précautions… des mesures conservatoires monsieur Lefranc. Ainsi, votre épouse et vos enfants sont entendus depuis ce matin dans les locaux de la police judiciaire. Ils ont été beaucoup moins coriaces que vous, poursuit le juge en souriant de manière entendue au greffier. Il est démontré qu’ils étaient dans la combine. Leurs aveux sont clairs et irréfutables. Aussi il est inutile de prolonger cette procédure qui n’a que trop duré. La sentence s’appliquera donc à vous, à votre famille et à votre descendance, sans limite de temps. »

Interrompant les applaudissements d’un geste de gratitude plus que d’autorité, le président du tribunal prononce l’arrêté du jugement :
« Monsieur Guillaume Lefranc, attendu qu’en dépit de vos dénégations, il est établi que vous êtes le commanditaire des horribles méfaits exposés plus avant, attendu que vous persistez dans la négation de vos crimes, attendu que votre lourde hérédité de français n’appelle pas la moindre indulgence, vous êtes reconnu coupable d’atteinte aux droits de l’homme par procuration et avec récidive… »

Le juge savoure les cris d’allégresse et les you-yous qui saluent le verdict avant de reprendre :
« Vous êtes donc condamné à la déchéance de vos droits civiques, politiques, économiques et sociaux. Votre association de malfaiteurs connue sous le nom de « France » est dissoute céans et son patrimoine est mis en liquidation pour indemnisation des plaignants. Vos biens ainsi que ceux de vos proches sont confisqués. Ceux de vos descendants à naître… - en prononçant ces mots, le juge ne peut s’empêcher d’adresser un regard goguenard à la cantonade - ceux de vos improbables descendants à naître, disais-je, étant saisis par anticipation. La peine est applicable immédiatement et sans appel. Gardes, emmenez le condamné !
- Je suis innocent ! Lâchez-moi !!! »

Les agents n’ont pas le temps d’extirper Guillaume Lefranc du box des accusés. Les plus vindicatifs des témoins à charge bondissent et s’emparent de lui. Deux solides gaillards lui maintiennent les bras, tandis qu’un troisième lui fracasse le visage à coups de genou.

Le juge hoche la tête d’un air navré… « Voilà ce qui arrive quand on s’obstine. Au fond, il ne l’a pas volé ! Hein ? Vous entendez greffier ? Il ne l’a pas volé !!! Amusant non ? C’était ma dernière affaire aujourd’hui greffier. Allez, venez, nous allons arroser ça ! Une retraite bien méritée m’attend, après trente-cinq années de bons et loyaux services. Ne traînons pas voyons… On ne sait jamais, quand ils en auront fini avec sa dépouille, ils pourraient s’en prendre à nous ! ».

Pierre Damiens.



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