Il est assis dans son fauteuil. Il est calme. Il ne dit rien. Son visage reste impassible. Seuls ses yeux sont mobiles et indiquent qu’il suit tout ce qui se passe autour de lui. Mais personne ne le regarde. Pour tout le monde, il fait partie du décor, comme ces meubles que ses héritiers comptent bientôt se partager… Curieusement, ce statut ne le dérange plus. Il s’est habitué à cette indifférence. Même, il lui trouve de nombreux avantages. Depuis quelques années, on ne le consulte plus, on ne lui demande plus son avis à tout bout de champ, en clair on ne l’emmerde plus. Ses enfants lui adressent de temps en temps quelques mots affectueux auxquels il répond de manière évasive. Son gâtisme officiel le dispense d’effusions superflues.

Voici qu’arrive sa fille cadette, une quinquagénaire que son boulot de décoratrice oblige à une permanente sophistication. Elle est comme toujours habillée dans un style à l’excentricité calculée et arbore un visage parfaitement lisse qui fait la fierté de son « chir’ ». Elle embrasse ses frères, ou plutôt, pour ne pas endommager son maquillage, elle frôle leurs joues en tordant le cou autant que son dernier lifting l’autorise. Le père a droit à un simulacre de baiser sur le front. A son bonjour, il répond qu’elle est en retard. Comme il lui dit ça à chaque fois qu’elle vient le voir, Marie-Christine en a conclu que son père radote. Lui sait qu’elle est de toute façon systématiquement en retard.

D’ailleurs, cette arrivée marque le début des festivités. Les enfants sont convoqués. Comme ils n’arrivent pas assez vite, on les houspille. Une baffe est donnée, ça pleure un peu, mais bientôt, toute la famille est rassemblée pour la cérémonie de l’ouverture des cadeaux. Les gosses se précipitent, déchirent prestement les paquets, les emballages s’amoncellent, les jeux se mélangent et, une fois encore, quelques gifles rétablissent l’ordre, tandis qu’un disque entonne « Ô douce nuit… ». Les gamins sont rapidement renvoyés du salon pour laisser place aux grandes personnes. Le grand-père les suivrait volontiers, tant il redoute l’instant fatidique des échanges de présents.

La fratrie se congratule en feignant le ravissement devant les sempiternels gadgets « si pratiques », les bouteilles bon marché et les inévitables œuvres d’art issues du commerce équitable que Marie-Christine importe à pleins containers. Le patriarche reçoit un gilet et de nouvelles pantoufles, fabriquées à la main au Pérou, qu’on le force à enfiler sans délai. Il en a marre. Il essaie de sourire pour ne pas pleurer. Alors, quand Arthur, le seul petit-fils qu’il supporte, revient pour lui tendre un dessin de sa main, il le prend, caresse la chevelure ébouriffée et demande à aller se coucher. Il laisse ses descendants s’engueuler autour d’un réveillon interminable, insipide et gras. Encore un Noël de passé.



Pierre Damiens.


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